Histoire

Mag Sud Ouest du 6 mars 2021

L’ENTENTE CORDIALE EST NÉE À BORDEAUX EN 1895

Il y a cent vingt-cinq ans, le négociant bordelais Pierre Dutrénit a participé au resserrement des liens entre la France et l’Angleterre

TEXTE  CATHERINE LAFON

Bordeaux et son vin ont joué un rôle non négligeable dans la très longue et difficile histoire de l’établissement de relations pacifiques entre la France et sa royale voisine d’outre-Manche, une affaire concrétisée par l’Entente cordiale signée le 8 avril 1904 entre les deux pays. En 1895, le Comité girondin des Expositions universelles avait en effet profité de la 13e Exposition de Bordeaux, organisée du 1er mai au 1er novembre 1895 par la Société philomathique, pour inviter le lord-maire de Londres, sir Joseph Renals, à venir visiter la capitale girondine et son vignoble Histoire de resserrer les liens d’amitié entre Londres et Paris, mais aussi (et surtout) de promouvoir la vente des vins de la région outre-Manche.

« FAISONS DU COMMERCE, PAS LA GUERRE ! »

Bordeaux, l’Aquitaine et l’Angleterre sont déjà intimement liées par une histoire millénaire, tissée de guerres, d’occupations, d’alliances par mariages princiers et de quantité de querelles et de fâcheries. Autant de « grands et petits malentendus » qui entretiennent « une aigreur qui, dans le fond, n’a pas de raison d’être », avait écrit Pierre Dutrénit dans la lettre d’invitation que ce Landiranais, négociant à Bordeaux, avait adressée, au nom de la Chambre de commerce et du négoce bordelais, au major Roger Parkington, ami du lord-maire. Chef d’œuvre de diplomatie et de rhétorique bien dans le style ampoulé de l’époque, la missive, au-delà d’une visée politique, précise ainsi la portée bénéfique de ce voyage pour les intérêts mutuels, économiques et commerciaux, des deux nations : « La France et l’Angleterre doivent rester unies et marcher la main dans la main…/.. Oue les commerçants, surtout, travaillent à rendre plus cordiales et plus intimes les relations. » En clair : Faisons du commerce, pas la guerre ! » L’invitation fut honorée par sir Joseph Renals, comme nous l’apprend la lecture du Livre d’or de l’Entente cordiale. Après avoir débarqué le 6 septembre 1895 à Calais, c’est dans son carrosse d’apparat que le lord-maire de Londres arrive à Bordeaux, où les notables bordelais le reçoivent en grande pompe. Revêtu de son costume de cérémonie, il visite dans la foulée l’Exposition place des Quinconces. Il y accorde vraisemblablement une attention toute particulière aux mille et une merveilles du fastueux Palais des vins, avant d’être accueilli solennellement au Palais-Rohan par son alter ego, Alfred Daney.

CHANSONS À BOIRE

Dans sa réponse au toast du lord-maire de Londres, le maire de Bordeaux file avec esprit la métaphore des chansons à boire anglaises, pour évoquer, sans le nommer, le véritable sujet de la visite, à savoir la question de la vente du vin de Bordeaux outre-Manche. « Un des défenseurs les plus énergiques et les plus persévérants de la liberté commerciale en Angleterre, Richard Cobden, a raconté dans un de ses discours qu’un de ses amis, ayant eu la curiosité de fouiller dans la collection des chants populaires de votre pays, découvrit, en se livrant à ce travail, que toutes ces chansons avaient été composées en l’honneur des vins de France, et que toutes, elles dataient du bon vieux temps où vos aïeux pouvaient boire de ces vins à volonté. Mais, depuis que des taxes prohibitives avaient banni les vins français de leurs tables, les chansons à boire avaient disparu pour faire place à la somnolence et à l’engourdissement produit par les breuvages qui les avaient remplacés. » En gage de paix et d’amitié (et surtout de futurs échanges commerciaux fructueux), on offre au lord-maire un bronze magnifique des ateliers Gauthier. Les jours suivants, on emmène cet éminant personnage faire trois excursions de tout premier choix dans le vignoble bordelais. La première le conduit dans le Médoc, ou, après un dîner princier à Margaux, il visite Saint-Laurent et Pauillac pour assister au lunch offert à Lafite. La deuxième le mène, le 12 septembre, dans le Sauternais, notamment à Guiraud et à La Tour-Blanche à Bommes, où un dîner de gala réunit, autour de lui, les négociants bordelais et les châtelains du Sauternais. La troisième lui permet d’apprécier les richesses du Saint Émilionnais et, n’en doutons pas, de les déguster. De retour à Bordeaux, sir Joseph fait chaque soir la tournée des grands-ducs. Outre les multiples et splendides réjouissances organisées en son honneur, dont une fête de nuit donnée sur les Quinconces, il assiste à un gala au Grand Théâtre et savoure la chance d’applaudir, au Théâtre des arts, la grande tragédienne Sarah Bernhardt.

PERFIDE ALBION

Au terme d’aussi mémorables journées, on imagine que c’est particulièrement comblé que le lord-maire repart pour Londres, le 15 septembre. Quant aux Bordelais qui l’ont invité et gâté, leur objectif est pleinement atteint. Rien n’était trop beau pour sir Joseph sur les bords de la Garonne : le voilà plus que jamais l’ami de la France et du « peuple bordelais ». En témoigne son discours d’adieu

« Certes, nos sentiments d’amitié pour la France étaient déjà bien vifs, mais après ce voyage j’ai pu voir combien la sympathie du peuple bordelais pour l’Angleterre était profonde ; aussi, je retourne à Londres plus ami de la France que lorsque je suis arrivé et plus enclin à faire triompher les sentiments d’amitié qui doivent unir les deux nations. » Sous-entendu : « Et, bien sûr, tout à fait disposé à inciter mon pays à acheter vos bons vins ! » Sir Joseph est-il reparti avec des caisses du précieux breuvage bordelais dans ses bagages ? Pudique, le Livre d’or ne le dit pas.

Et notre Pierre Dutrénit, dans tout ça ? On imagine aisément qu’un tel succès ait conduit le Landiranais tout droit au septième ciel. D’autant que le négociant avait également eu l’honneur d’accueillir sir Joseph dans son château de Menon, sa résidence familiale de Landiras. La suite, sera beaucoup moins joyeuse. Les dépenses excessives engagées par cet événement, auxquelles se sont ajoutées par la suite de mauvaises affaires dans l’achat de vins médocains, furent à l’origine du déclin de la maison Dutrénit, dont la famille demeure présente dans le souvenir et l’histoire de la commune. Perfide Albion !

 

Sources : archives « Sud Ouest »,

journal du 11 avril 1954, à l’occasion des 50 ans de l’Entente cordiale

Collection de « La Petite Gironde »,

Année 1895, Gallica BNF

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